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Dakar submergée par les motos-taxis : chronique d’un désordre urbain annoncé

  • 22 oct. 2025
  • 4 min de lecture

Les klaxons s’entrechoquent, les moteurs rugissent, les passants crient pour se frayer un passage. À Dakar, les motos-taxis, connues sous le nom de « Jakarta » ou « Tiak-Tiak », ont envahi les rues de la capitale sénégalaise. Ce qui, à l’origine, apparaissait comme une solution alternative à la crise du transport urbain s’est progressivement mué en véritable fléau social, mêlant insécurité, anarchie et drames humains.

Une explosion incontrôlée du phénomène

Depuis plus d’une décennie, la capitale sénégalaise voit se multiplier les motos-taxis à un rythme effréné. Apparus timidement sous le régime de Macky Sall, ces engins ont profité d’un vide réglementaire et d’une absence de volonté politique pour s’imposer comme un mode de transport incontournable, mais chaotique. Aujourd’hui, leur omniprésence illustre, selon plusieurs observateurs, l’échec des politiques publiques en matière de mobilité et de sécurité urbaine.

Des routes meurtrières

Sur l’avenue Bourguiba, un conducteur zigzague entre les voitures, sans casque, avec un passager chargé d’un sac de provisions. La scène, banale pour les Dakarois, cache une réalité alarmante : celle d’accidents quotidiens souvent mortels.

« En moyenne, deux à trois blessés graves arrivent chaque jour aux urgences à cause des motos-taxis », confie le Dr Coumba Seck, urgentiste à l’hôpital principal. « Fractures ouvertes, traumatismes crâniens, lésions internes… La plupart ne portent aucune protection. Certains prennent des risques absurdes pour gagner quelques centaines de francs de plus. Ce sont des vies humaines sacrifiées pour de petites courses. »

Les chiffres officiels manquent, mais les hôpitaux, débordés, confirment la recrudescence des accidents depuis 2021. Malgré cela, les campagnes de prévention restent rares et les contrôles policiers quasiment inexistants.

Motos et criminalité : la peur au quotidien

Au-delà des dangers routiers, les « Jakarta » sont désormais synonymes d’insécurité. De plus en plus de vols à l’arrachée et d’agressions sont commis à moto, souvent en plein jour.

Nabou Dione, commerçante à Sandaga, en a fait les frais : « Deux hommes sur une moto m’ont arraché mon sac. Dedans, il y avait ma recette du jour et mes papiers. Ils ont disparu en quelques secondes. Personne n’a rien pu faire. »

Les forces de l’ordre, souvent dépassées, peinent à identifier les auteurs. Beaucoup de motos ne sont ni immatriculées ni traçables, certaines ayant des plaques falsifiées ou changeantes. Une situation qui favorise l’impunité totale des malfaiteurs.

Une jeunesse sans encadrement ni formation

La plupart des conducteurs sont de jeunes hommes sans emploi stable, souvent sans formation ni permis adapté. Ils s’improvisent chauffeurs dans un secteur informel où règne la débrouille.

Mounass Sambe, enseignante, confie : « Prendre une moto-taxi, c’est un pari risqué. Ils roulent vite, grillent les feux, empruntent les trottoirs… J’ai eu deux accidents mineurs. Aujourd’hui, j’évite d’en prendre, même si c’est parfois la seule option pour éviter les embouteillages. »

Derrière ce désordre, se cache une crise socio-économique profonde. Pour beaucoup de jeunes, devenir conducteur de moto-taxi est le dernier recours face au chômage. Certains louent leurs engins à la journée, d’autres les achètent à crédit, espérant échapper à la précarité.

Le silence des autorités

Malgré la gravité du phénomène, l’État n’a jamais adopté de politique claire de régulation.

Selon Mamadou Fall, juriste spécialiste en droit public, « le problème est avant tout politique. Les autorités redoutent de froisser une jeunesse désœuvrée qui trouve dans cette activité un moyen de survie. C’est un équilibre fragile : on sacrifie l’ordre public pour maintenir une paix sociale de façade. »

Il souligne que le Sénégal dispose déjà de textes légaux suffisants pour encadrer le transport urbain. Ce qui manque, dit-il, c’est « la volonté politique d’appliquer la loi et de s’attaquer à ce désordre institutionnalisé ».

Dakar, une ville à bout de souffle

La prolifération des motos-taxis a profondément transformé le paysage de la capitale. Trottoirs encombrés, carrefours saturés, pollution sonore permanente : la ville étouffe.

Pour Tapha Samb, urbaniste, « Dakar n’a pas été conçue pour absorber un tel afflux de motos. On a préféré des solutions temporaires au lieu d’une planification durable. Le résultat, c’est une ville congestionnée et invivable. »

Malgré les projets du BRT (Bus Rapid Transit) et du TER (Train Express Régional), les besoins de mobilité restent bien supérieurs à l’offre. En attendant, les « Jakarta » comblent un vide… mais au prix du désordre.

 

Un enjeu de sécurité et de gouvernance

Pour Serigne Diouf, spécialiste des questions de jeunesse, « le phénomène des motos-taxis est le symptôme d’une crise plus large : une jeunesse sans repères ni perspectives ». Il appelle à un plan national de reconversion et de formation, pour offrir à ces jeunes d’autres débouchés économiques.

Il propose également plusieurs mesures urgentes : recenser les motos-taxis, imposer un permis spécifique, créer des couloirs dédiés, et interdire leur accès à certaines zones sensibles. Mais il prévient : « Tout cela ne servira à rien sans une volonté politique ferme et une application rigoureuse. »

Et de conclure :

« La prolifération incontrôlée des motos-taxis n’est pas qu’un problème de transport. C’est une question de sécurité, de gouvernance et de justice sociale. Si rien n’est fait, Dakar risque de sombrer encore davantage dans un désordre que plus personne ne pourra maîtriser. »

 

 Source: Afrik.Com

Haoua Sangaré

 LETJIKAN


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