Madagascar : le silence de Paris face à la répression ravive le spectre de la Françafrique
- 9 oct. 2025
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Antananarivo, 9 octobre 2025 – Alors que Madagascar traverse une nouvelle crise politique majeure, marquée par une répression violente des manifestations, la France maintient un silence qui interroge. Tandis que les Nations unies dénoncent les exactions et que l’Union africaine appelle au dialogue, Paris choisit la discrétion. Une attitude perçue par beaucoup comme la preuve persistante des logiques de la Françafrique, soixante-cinq ans après l’indépendance malgache.
Une contestation sociale devenue politique
Les premières manifestations ont éclaté le 25 septembre 2025, dans un contexte de pénurie chronique d’eau et d’électricité. Rapidement, le mouvement s’est mué en une contestation politique d’envergure contre le président Andry Rajoelina, accusé d’autoritarisme et de mauvaise gouvernance.
Porté par la « Gen Z » malgache, un mouvement de jeunes connectés et politisés, le soulèvement s’inspire des révoltes citoyennes récentes au Maroc et au Népal. Ces manifestants, massivement descendus dans les rues d’Antananarivo, exigent désormais la démission immédiat du chef de l’État.
Selon les Nations unies, la répression a déjà fait au moins 22 morts et une centaine de blessés. Les forces de sécurité ont eu recours à des balles réelles, à des gaz lacrymogènes et à des véhicules blindés pour disperser les foules. Des dizaines de journalistes ont été intimidés, tandis que les arrestations arbitraires se multiplient dans la capitale et les grandes villes.
Un silence diplomatique français qui dérange
Malgré la gravité de la situation, la France, ancienne puissance coloniale, demeure remarquablement silencieuse. Aucun communiqué officiel de condamnation, aucune réaction publique aux violations des droits humains. Paris s’est limité à publier des avis de sécurité à destination de ses ressortissants, sans évoquer la crise politique elle-même.
Ce mutisme contraste avec la position d’autres acteurs internationaux. L’Union africaine a proposé une médiation, et l’ONU a condamné « l’usage excessif de la force contre des civils ». Ce contraste nourrit le sentiment, à Antananarivo comme ailleurs, d’une complaisance française vis-à-vis du régime de Rajoelina.
Un président à double nationalité et des liens anciens avec Paris
La proximité entre Andry Rajoelina et la France ne date pas d’hier. En juin 2023, la révélation de sa nationalité française, acquise discrètement en 2014, avait provoqué un tollé à Madagascar. Ce passeport français, partagé avec son épouse et leurs enfants, jette une lumière crue sur la relation ambivalente entre le président et Paris.
L’ironie est forte : celui qui revendique haut et fort la restitution des îles Éparses à la France, au nom de la souveraineté malgache, détient depuis une décennie la citoyenneté de l’ancienne puissance coloniale.
Les relations franco-malgaches ont toujours été marquées par cette ambiguïté. En 2009, lors du coup d’État qui porta Rajoelina au pouvoir après la chute de Marc Ravalomanana, la France avait adopté une position prudente, mais jamais hostile. Si Paris appelait à des élections « rapides », elle avait continué à soutenir le gouvernement de transition, maintenant ses aides et reconnaissant de facto le nouveau régime.
De Macron à Rajoelina : une continuité dérangeante
Sous Emmanuel Macron, cette proximité ne s’est pas démentie. En juin 2023, à quelques mois d’une présidentielle controversée à Madagascar, le président français avait reçu Rajoelina à l’Élysée. À l’issue de la rencontre, la présidence malgache annonçait que « la France soutient fermement les efforts de Madagascar pour l’organisation d’élections libres et transparentes ».
Pourtant, le scrutin de novembre 2023, boycotté par l’opposition et entaché d’accusations de fraude, avait vu Rajoelina se proclamer vainqueur dès le premier tour avec 59 % des voix. Malgré les doutes, Paris avait salué le résultat, évoquant un « processus démocratique à encourager ».
En juillet 2024, Rajoelina est de nouveau reçu à Paris, à l’occasion des Jeux olympiques. Emmanuel Macron se félicite alors de la « densité du partenariat franco-malgache » et promet la poursuite de l’aide française. Une déclaration qui, pour beaucoup, symbolise un soutien diplomatique implicite au pouvoir malgache.
La Françafrique en toile de fond
Cette attitude française rappelle des schémas déjà observés ailleurs sur le continent. Au Tchad, au Gabon, en Côte d’Ivoire ou encore au Cameroun, Paris a souvent privilégié la stabilité politique et ses intérêts économiques à la dénonciation des dérives autoritaires.
Les militants anti-Françafrique y voient la persistance d’un système d’influence postcoloniale : appuis diplomatiques, coopération militaire, et silence face aux abus de dirigeants alliés. À Madagascar, la position géostratégique de l’île dans l’océan Indien et ses ressources naturelles abondantes expliqueraient en partie cette prudence française.
Les îles Éparses, revendiquées par Antananarivo, constituent un autre enjeu majeur. Leur contrôle offre à Paris une zone économique exclusive de 640 000 km², riche en ressources halieutiques et potentiellement gazières.
Une population à bout de souffle
Pendant ce temps, la population malgache s’enfonce dans la précarité. Les coupures d’eau et d’électricité atteignent plus de 120 heures par semaine dans certaines zones. Seul un tiers des habitants a accès à l’électricité, et plus de 90 % vivent sous le seuil de pauvreté.
Pour ces citoyens, la colère est nourrie moins par la politique que par la détresse quotidienne. Les jeunes qui défilent à Antananarivo réclament simplement des services publics dignes, un avenir meilleur et une démocratie réelle.
Mais leurs voix semblent se heurter à un mur d’indifférence celui d’un système où les intérêts géopolitiques priment sur les droits humains.
Un tournant incertain
Alors que la contestation s’intensifie, Andry Rajoelina a dissous son gouvernement et nommé un militaire à la tête du nouveau cabinet, sans calmer les tensions. Les manifestants ont lancé un ultimatum de 48 heures pour exiger son départ. Des rumeurs persistantes évoquent un risque de coup d’État, que le président dénonce lui-même, accusant sans preuve des « puissances étrangères » d’alimenter la révolte.
Dans ce climat explosif, le silence de la France fait figure d’approbation tacite. En refusant de condamner la répression, Paris semble une fois encore placer la stabilité avant la démocratie, et les intérêts économiques avant les principes.
Rompre avec le passé
Soixante-cinq ans après l’indépendance, la crise malgache offre à la France une occasion historique de rompre avec les pratiques néocoloniales.
Plutôt que de soutenir des dirigeants contestés, Paris pourrait affirmer un nouveau cap : celui d’un partenariat fondé sur les droits humains, la transparence et le respect des souverainetés africaines.
Les jeunes de Madagascar n’attendent pas d’ingérence, mais de la cohérence. Leur combat pour la dignité et la justice ne devrait pas se heurter au silence de ceux qui prétendent défendre les valeurs démocratiques.
Source: Afrik.Com
Haoua Sangaré
LETJIKAN




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