Rwanda : la fermeture massive des églises évangéliques interroge sur la liberté religieuse
- Amadou Diallo
- 24 déc. 2025
- 3 min de lecture

Depuis plusieurs années, le Rwanda mène une vaste opération de fermeture de lieux de culte évangéliques. Selon les autorités, plus de 10 000 églises ont été contraintes de cesser leurs activités depuis 2018. Officiellement justifiée par des impératifs de régulation et de sécurité, cette politique suscite néanmoins de vives interrogations quant au respect de la liberté religieuse et à la volonté du pouvoir de contenir toute forme de contre-pouvoir.
Certaines de ces églises attiraient des foules considérables. À Kigali, la Grace Room Ministry, qui remplissait régulièrement la BK Arena, symbolisait l’essor spectaculaire du mouvement évangélique dans le pays. Aujourd’hui, ces lieux sont pour la plupart fermés. Sous l’impulsion du président Paul Kagame, le gouvernement a engagé ce qu’il présente comme une opération de « normalisation » d’un secteur jugé anarchique.
Une politique assumée au sommet de l’État
Le chef de l’État n’a jamais dissimulé sa défiance à l’égard des églises évangéliques. En novembre 2025, il déclarait sans détour : « Si cela ne tenait qu’à moi, je ne rouvrirais même pas une seule église. Beaucoup ne font que voler. » Des propos qui traduisent une ligne politique constante depuis plusieurs années.
Depuis 2018, les autorités ont multiplié les exigences réglementaires : obligation pour les pasteurs de disposer de diplômes en théologie, conformité stricte aux normes de sécurité incendie, transparence financière accrue, et, depuis mars 2025, preuve du soutien d’au moins 1 000 fidèles pour toute demande d’enregistrement. Une condition que de nombreux responsables religieux jugent irréaliste, notamment pour les petites congrégations rurales.
Régulation ou verrouillage politique ?
Le gouvernement justifie ces mesures par la nécessité de moraliser un secteur en pleine expansion, régulièrement critiqué pour certaines dérives : discours de prospérité fondés sur la culpabilisation, opacité financière, culte de la personnalité autour de certains pasteurs. « Il n’a pas de sens d’avoir une église tous les deux kilomètres au détriment d’infrastructures essentielles comme les hôpitaux ou les écoles », estime Ismael Buchanan, enseignant à l’Université nationale du Rwanda.
Cependant, plusieurs analystes voient dans cette politique une dimension éminemment politique. « Le Front patriotique rwandais supporte difficilement toute organisation qui acquiert une influence autonome », analyse Louis Gitinywa, avocat et politologue. « Ces fermetures servent aussi à rappeler qu’aucune structure ne peut rivaliser avec l’autorité du pouvoir. »
Cette stratégie s’inscrit dans un contexte plus large de concentration du pouvoir : plus de deux décennies de gouvernance sans partage, un Parlement largement dominé par le parti présidentiel et un espace civique étroitement encadré. Les églises, lieux de rassemblement et de discours, sont perçues comme des espaces potentiels d’expression alternative.
Un paysage religieux profondément transformé
Le Rwanda demeure pourtant un pays très majoritairement chrétien, avec 93 % de la population se réclamant du christianisme selon le recensement de 2024. Le traumatisme du génocide de 1994, souvent perpétré jusque dans les églises, avait favorisé l’émergence de nombreuses communautés religieuses, jouant un rôle social et psychologique important.
Aujourd’hui, le message des autorités est clair : les institutions religieuses doivent s’aligner sur les « valeurs nationales » définies par l’État ou disparaître. « Le ton adopté par le président laisse présager une période difficile pour les églises », confie, sous couvert d’anonymat, un responsable religieux basé à Kigali.
Un cas extrême en Afrique de l’Est
La critique des églises évangéliques dépasse les frontières rwandaises. En 2017, l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta dénonçait déjà les « brigands qui utilisent la religion pour escroquer les citoyens ». Le Kenya a été marqué en 2023 par le drame de Shakahola, où près de 450 personnes sont mortes sous l’influence d’un pasteur extrémiste.
Mais contrairement à Kigali, Nairobi n’a pas instauré de dispositif de contrôle d’une telle ampleur. Par sa rigueur et par la fermeté du discours présidentiel, le Rwanda apparaît aujourd’hui comme un laboratoire d’une régulation autoritaire du fait religieux, où la frontière entre encadrement administratif et contrôle politique reste au cœur du débat.
Source :Afrik.Com
Haoua SANGARÉ
LETJIKAN








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