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Afrique : l’homosexualité, une réalité historique souvent effacée par la mémoire coloniale

  • il y a 1 minute
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Depuis plusieurs années, de nombreux dirigeants africains affirment que l’homosexualité serait étrangère aux traditions du continent. Cette idée est régulièrement invoquée pour justifier des lois particulièrement sévères contre les personnes LGBT. Pourtant, les recherches historiques, linguistiques et anthropologiques racontent une réalité bien différente : dans de nombreuses sociétés africaines précoloniales, les relations entre personnes de même sexe existaient, étaient connues et parfois tolérées. Pour plusieurs chercheurs, c’est plutôt l’homophobie institutionnelle qui a été introduite durant la période coloniale.

Un argument politique largement contesté

Lorsque l’Ouganda a adopté en 2023 l’une des législations anti-LGBT les plus strictes au monde, le président Yoweri Museveni a invoqué la protection des « valeurs africaines ». Des arguments similaires sont avancés au Ghana, au Sénégal ou au Nigéria lors des débats sur la criminalisation de l’homosexualité.

Cependant, un nombre croissant d’universitaires remettent en cause cette lecture. L’historien Bright Alozie, de l’Université de Portland, estime que plusieurs sociétés africaines précoloniales faisaient preuve d’une relative tolérance envers la diversité des sexualités. Selon lui, les structures juridiques répressives actuelles trouvent davantage leur origine dans les systèmes juridiques importés par les puissances coloniales européennes.

La société yoruba et la question du genre

Dans la région yoruba, qui s’étend aujourd’hui entre le Nigéria et le Bénin, l’organisation sociale traditionnelle reposait moins sur la distinction entre hommes et femmes que sur l’ancienneté et les rôles au sein de la communauté. L’historienne Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, dans The Invention of Women (1997), explique que la hiérarchie sociale yoruba ne reposait pas principalement sur le sexe biologique.

Dans ce contexte, les relations entre personnes de même sexe étaient rarement discutées publiquement mais ne faisaient pas l’objet d’une répression systématique. Certains linguistes soulignent également l’ancienneté du terme yoruba Adofuro, utilisé pour désigner une personne pratiquant des relations anales, ce qui suggère que ces pratiques étaient connues bien avant l’arrivée des Européens.

Les Yan Daudu chez les Haoussa

Dans le nord du Nigéria, la culture haoussa connaît depuis longtemps la figure des yan daudu, des hommes adoptant une expression de genre féminine et jouant souvent des rôles d’animateurs de cérémonies ou d’intermédiaires sociaux. L’anthropologue Rudolf Gaudio, dans Allah Made Us (2009), décrit cette identité comme l’expression d’une sexualité et d’un genre plus fluides que les catégories strictes contemporaines.

Selon plusieurs chercheurs, la marginalisation progressive des yan daudu correspond à la période d’introduction du droit colonial britannique et au durcissement de certaines interprétations religieuses.

Le mariage entre femmes dans certaines sociétés

L’existence de mariages entre femmes constitue un autre exemple fréquemment cité par les anthropologues. Ce type d’institution a été documenté dans plusieurs sociétés africaines, notamment chez les Igbo du Nigéria, les Nankani du Ghana ou dans l’ancien royaume du Dahomey.

Chez les Igbo, des femmes influentes pouvaient épouser d’autres femmes en versant la dot traditionnelle. Cette « femme-mari » acquérait alors un statut social comparable à celui d’un homme et pouvait participer aux décisions communautaires. Dans Male Daughters, Female Husbands (1987), l’anthropologue Ifi Amadiume explique que ces pratiques reflétaient une conception du genre plus flexible que celle imposée plus tard par les modèles occidentaux Spiritualité et identités non binaires

Dans plusieurs régions d’Afrique, certaines identités de genre non conformes étaient également associées à des fonctions spirituelles. Des prêtres ou devins adoptant une expression de genre différente de leur sexe biologique étaient parfois considérés comme détenteurs d’une autorité particulière.

En Angola, par exemple, les chibados — des devins masculins vivant comme des femmes — étaient perçus comme dotés de pouvoirs spirituels. Les autorités coloniales portugaises ont souvent réprimé ces pratiques, qu’elles considéraient comme contraires à la morale européenne.

L’exemple des Bafia du Cameroun

L’ethnologue allemand Günther Tessmann rapporte également que, dans la société bafia du Cameroun au début du XXe siècle, les relations homosexuelles masculines pouvaient être tolérées chez les jeunes garçons comme étape de socialisation avant l’âge adulte.

Ces pratiques étaient intégrées dans des logiques sociales locales très différentes des conceptions occidentales contemporaines de l’orientation sexuelle.

Les lois coloniales, héritage durable

De nombreux chercheurs soulignent que la criminalisation moderne de l’homosexualité en Afrique est largement liée à l’introduction des codes pénaux européens. Les colonies britanniques, notamment, ont adopté des lois inspirées de la législation victorienne contre les « actes contre nature ».

Selon certaines analyses, une grande partie des États africains ayant conservé ces textes appartient aujourd’hui au Commonwealth. Dans plusieurs pays, ces dispositions héritées de la période coloniale continuent d’influencer les systèmes juridiques actuels, même si certaines réformes récentes ont commencé à les remettre en question.

Repenser l’histoire

Pour des spécialistes comme la juriste ougandaise Sylvia Tamale, l’idée selon laquelle l’homosexualité serait « non africaine » repose sur une lecture sélective de l’histoire. Comprendre la diversité des pratiques sociales et culturelles du passé permettrait, selon eux, de dépasser certains mythes hérités de la période coloniale.

Sans prétendre que toutes les sociétés africaines acceptaient ces pratiques de la même manière, les recherches historiques montrent que la diversité des identités sexuelles et de genre a existé sous différentes formes à travers le continent. Une réalité qui invite à revisiter l’histoire africaine dans toute sa complexité.

 

Source: Afrik.Com

 

Haoua SANGARÉ

 LETJIKAN


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