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Shell et les Ogoni : trente ans après Ken Saro-Wiwa, entre désengagement, grâce présidentielle et quête de justice


Par Kofi Ndale — 12 octobre 2025, 09h20 (Afrik)

Trente ans après l’exécution de Ken Saro-Wiwa et de huit militants écologistes ogoni, l’année 2025 marque un tournant paradoxal dans l’un des plus emblématiques conflits environnementaux d’Afrique. Entre la grâce présidentielle posthume accordée aux « Neuf d’Ogoni », la cession définitive des actifs terrestres de Shell dans le delta du Niger et les discussions sur une possible reprise des forages, la situation évolue dans un climat où la justice demeure incomplète et l’environnement reste profondément dégradé.

Un héritage de pollution et de résistance

Le conflit entre Shell et le peuple Ogoni remonte aux années 1950, lorsque la compagnie anglo-néerlandaise a entamé l’extraction pétrolière en Ogoniland, une région d’environ 1 000 km² peuplée de 500 000 habitants. Ce territoire du delta du Niger est aujourd’hui considéré comme l’un des plus pollués de la planète.

En 1990, Ken Saro-Wiwa, écrivain et militant écologiste, fonde le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP) pour dénoncer la destruction environnementale et réclamer une part équitable des revenus pétroliers. Son combat pacifique est brutalement réprimé par le régime militaire nigérian, culminant avec son exécution le 10 novembre 1995, aux côtés de huit compagnons, à l’issue d’un procès unanimement jugé inéquitable.

2025 : une année de ruptures et de symboles

Le 12 juin 2025, à l’occasion de la Journée de la démocratie au Nigeria, le président Bola Tinubu a accordé une grâce posthume aux « Neuf d’Ogoni ». Une décision saluée, mais jugée insuffisante par les défenseurs des droits humains.

« C’est une bonne nouvelle, mais cela ne suffit pas », a réagi Isa Sanusi, directeur d’Amnesty International Nigeria. « Le gouvernement doit reconnaître formellement leur innocence et les exonérer pleinement. »

Cette mesure, hautement symbolique, intervient dans un contexte de désengagement historique de Shell du delta du Niger. Le 13 mars 2025, la multinationale a finalisé la vente de sa filiale nigériane SPDC (Shell Petroleum Development Company) au consortium Renaissance pour 2,4 milliards de dollars. Après près de 70 ans d’exploitation terrestre, Shell se retire d’une région où sa présence a laissé un lourd passif écologique et social.

Pour Shell, cette cession s’inscrit dans une stratégie de recentrage sur des activités moins risquées et plus rentables, notamment dans les eaux profondes et le gaz intégré. Mais pour les communautés locales, cette sortie soulève une question cruciale : qui paiera pour les dégâts ?

Une reprise des forages qui ravive les tensions

Le 21 janvier 2025, le président Tinubu a rencontré des représentants de la communauté Ogoni afin d’évoquer la reprise des activités pétrolières dans la région, suspendues depuis plus de vingt ans. Une annonce qui a suscité inquiétude et méfiance au sein d’une population encore marquée par les ravages de l’exploitation passée.

« Le gouvernement doit d’abord consulter les organisations de base et garantir la sécurité environnementale avant toute reprise », ont averti les leaders communautaires.

La bataille judiciaire se poursuit au Royaume-Uni

Sur le plan judiciaire, le dossier Ogoni continue de mobiliser les tribunaux. Entre le 13 février et le 10 mars 2025, la Haute Cour de Londres a examiné les questions préliminaires dans le procès opposant Shell aux communautés Ogale et Bille, représentant près de 50 000 personnes. Ces dernières accusent la multinationale de déversements massifs de pétrole ayant détruit leurs terres et contaminé leurs sources d’eau.

L’UNEP avait déjà révélé que l’eau potable d’Ogale contenait du benzène, un cancérigène, à des niveaux 900 fois supérieurs aux normes de l’OMS.

Des manifestations ont également eu lieu en marge de conférences internationales, rappelant que, trente ans après, la lutte des Ogoni pour la justice reste vivante sur la scène mondiale.

Un nettoyage environnemental inachevé

Malgré un plan de dépollution d’un milliard de dollars, financé par Shell et d’autres compagnies sous supervision gouvernementale, le nettoyage de l’Ogoniland n’a pratiquement pas avancé. Une enquête de la BBC a révélé en 2025 des fraudes, de la corruption et une gestion inefficace du programme, laissant persister des niveaux alarmants de pollution.

Les conséquences sanitaires sont graves : à Kegbara Dere, les habitants signalent une hausse des malformations congénitales et des maladies chroniques.

« Certains bébés naissent avec des malformations et meurent après quelques jours », témoigne Letor Baatee, sage-femme locale.

Renaissance sous surveillance : qui portera la responsabilité ?

La cession des actifs de Shell à Renaissance suscite de fortes inquiétudes. Plus de 40 organisations de la société civile, dont Amnesty International, ont demandé aux autorités nigérianes de suspendre la vente tant que l’impact environnemental complet des opérations de Shell n’aura pas été évalué.

Isa Sanusi avertit :

« Le risque est grand que Shell empoche des milliards et s’en aille, laissant derrière elle des victimes sans recours et un environnement empoisonné. »

Le roi héréditaire de la communauté Ogale, Sa Majesté Emere Godwin Bebe Okpabi, reste déterminé :

« Je me battrai jusqu’à ce que Shell soit tenue responsable de la dévastation qu’elle nous a infligée. »

Vers une justice transitionnelle ?

L’affaire Shell–Ogoni demeure un symbole mondial des luttes environnementales en Afrique. Elle inspire encore aujourd’hui des mouvements dans d’autres régions touchées par l’industrie extractive.

Selon Amnesty International,

« L’exécution des militants ogoni a donné aux compagnies pétrolières une licence implicite pour réprimer et intimider les communautés du delta du Niger. »

Alors que le Nigeria s’efforce d’ouvrir une nouvelle page de son histoire énergétique, la question essentielle reste celle de la responsabilité environnementale. La grâce présidentielle de 2025, bien qu’importante, ne suffira pas sans réparations effectives, reconnaissance de l’innocence des victimes, et mesures concrètes de réhabilitation écologique.

Trente ans après la mort de Ken Saro-Wiwa, la bataille pour la justice et la dignité des Ogoni continue — un combat qui dépasse les frontières du delta du Niger pour interroger le futur écologique du continent africain.

Source: Afrik.Com

 

Haoua Sangaré

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