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L’Alliance des États du Sahel, entre souveraineté revendiquée et défis concrets pour les populations


Née dans un contexte de rupture géopolitique profonde en Afrique de l’Ouest, l’Alliance des États du Sahel (AES) s’impose aujourd’hui comme l’un des projets politiques et stratégiques les plus ambitieux de la région. D’abord conçue comme un mécanisme de défense collective face à la menace terroriste, elle s’est progressivement transformée en une entreprise de refondation souveraine, remettant en question les cadres traditionnels de coopération régionale et les influences extérieures jugées contraignantes.

D’une alliance militaire à une confédération politique

L’AES voit le jour le 16 septembre 2023 avec la signature de la Charte du Liptako-Gourma par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. L’objectif initial est clair : mutualiser les efforts militaires afin de répondre plus efficacement à l’insécurité croissante et à la prolifération des groupes armés transnationaux, dans un contexte de défiance vis-à-vis des dispositifs régionaux existants.

Une étape décisive est franchie le 6 juillet 2024 avec la transformation de l’alliance en Confédération des États du Sahel. Cette évolution marque l’élargissement du projet à des dimensions économiques, financières et institutionnelles. Parmi les initiatives structurantes figure la création annoncée d’une Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID), appelée à financer des infrastructures stratégiques, soutenir les économies nationales et réduire la dépendance vis-à-vis des partenaires financiers extérieurs.

Dans la même logique de souveraineté informationnelle, la Télévision de l’AES est inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako, en présence des chefs d’État des trois pays. Ce média confédéral ambitionne de porter une voix commune, de valoriser les politiques publiques de l’AES et de renforcer le sentiment d’appartenance des populations à cet espace sahélien en construction.

Un impact sécuritaire immédiat, mais sujet à controverse

Sur le plan sécuritaire, l’AES revendique des résultats rapides. La mise en place d’une force conjointe permet désormais des opérations transfrontalières coordonnées, limitant les lourdeurs administratives qui entravaient jusque-là l’efficacité de la coopération militaire régionale. Pour les autorités, cette nouvelle dynamique traduit une reprise en main de la souveraineté sécuritaire.

Ce choix s’accompagne d’un repositionnement stratégique assumé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une diversification de leurs partenariats militaires, renforçant

 leurs relations avec des acteurs comme la Russie, la Turquie ou la Chine, tout en actant le retrait progressif des forces occidentales. Une réorientation présentée comme un moyen de rompre avec des modèles jugés inefficaces.

Cette stratégie alimente toutefois de vives controverses. De nombreux observateurs soulignent l’influence croissante de la Russie au sein de l’AES, notamment à travers un rapprochement militaire et diplomatique renforcé avec Moscou. La présence de sociétés militaires privées russes, dont le groupe Wagner, est souvent citée comme un marqueur fort de ce réalignement. Dans cette lecture géopolitique, l’AES apparaît pour certains comme un espace de recul de l’influence française et occidentale en Afrique francophone, au bénéfice d’une stratégie d’expansion indirecte de la Russie sur le continent.

Des mutations sociales profondes, aux effets contrastés

Au-delà des enjeux sécuritaires, l’AES s’inscrit dans un processus de transformation sociale et institutionnelle. Les pays membres ont engagé des réformes de grande ampleur, allant de l’élaboration de nouvelles constitutions à la refonte des systèmes judiciaires, avec la volonté affichée d’adapter les institutions aux réalités sociopolitiques locales.

Cette dynamique s’accompagne d’une montée d’un nationalisme citoyen, particulièrement perceptible chez les jeunes et une partie de la société civile, qui soutiennent activement les transitions en cours. Ce regain de mobilisation contribue à renforcer le sentiment d’identité nationale et régionale.

Cependant, les retombées sur la vie quotidienne des populations demeurent contrastées. L’intensification de l’effort de guerre pèse lourdement sur les finances publiques, réduisant les marges de manœuvre budgétaires. Les États sont ainsi contraints de composer avec des ressources limitées pour maintenir les services sociaux essentiels, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation, en particulier dans les zones les plus enclavées.

Un projet en construction sous haute tension

Entre affirmation souveraine, recomposition géopolitique et contraintes économiques, l’Alliance des États du Sahel se trouve à un moment charnière de son évolution. Si ses dirigeants revendiquent une rupture historique et un nouveau modèle de gouvernance régionale, la consolidation de ce projet dépendra, à terme, de sa capacité à traduire ses ambitions politiques et sécuritaires en améliorations concrètes et durables des conditions de vie des populations sahéliennes.

 

Haoua SANGARÉ

 LETJIKAN

 


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