Le fonds souverain norvégien exclut Bolloré de ses investissements pour violations présumées des droits humains
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Le Government Pension Fund Global (GPFG), le fonds souverain norvégien considéré comme le plus important investisseur institutionnel au monde, a décidé d’exclure le groupe Bolloré de son portefeuille pour des raisons liées aux droits humains. Cette décision, annoncée début mars 2026, intervient dans un contexte déjà difficile pour l’empire économique et médiatique de Vincent Bolloré, confronté à des turbulences financières autour de Canal+ et de sa filiale africaine MultiChoice.
Doté d’environ 1 600 milliards d’euros d’actifs et alimenté par les revenus pétroliers et gaziers de la Norvège, le GPFG détenait encore, fin 2024, près de 90 millions de dollars de titres du groupe Bolloré. Dans un communiqué, le fonds a indiqué avoir également exclu la Compagnie de l’Odet, holding de contrôle du groupe.
Des accusations liées aux plantations de palmiers à huile au Cameroun
La décision fait suite à une recommandation du Conseil d’éthique du fonds, organe indépendant chargé d’évaluer les pratiques des entreprises dans lesquelles le GPFG investit. Après une enquête menée au Cameroun, ce conseil a estimé qu’il existait un « risque inacceptable » que Bolloré contribue ou soit associé à de graves violations des droits humains.
Les accusations portent sur les activités de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm), une entreprise contrôlée indirectement par Bolloré via la holding luxembourgeoise Socfin. Selon le rapport du Conseil d’éthique, plus de 60 % des quelque 7 000 travailleurs employés dans ces plantations seraient rémunérés en dessous du salaire minimum légal. Par ailleurs, moins de 20 % des logements mis à disposition des travailleurs répondraient à des standards jugés décents.
Le document évoque également des cotisations sociales prélevées sans être reversées, ainsi que des cas de violences physiques, de harcèlement sexuel et de viols impliquant des employés ou des agents de sécurité contre des ouvrières et des riveraines. Des restrictions d’accès aux terres agricoles pour les communautés locales et des atteintes à l’environnement ont aussi été signalées.
Le fonds norvégien indique avoir initialement privilégié le dialogue avec le groupe, en lui accordant un délai de deux ans pour améliorer la situation. Face à l’absence de progrès jugés suffisants, la Banque de Norvège, qui gère le fonds, a finalement décidé d’exclure l’entreprise.
Une trentaine d’organisations locales et internationales, dont l’ONG Grain, ont salué cette décision. De son côté, le groupe Bolloré s’est limité à rappeler sa position d’actionnaire minoritaire au sein de Socfin.
Des controverses persistantes autour des activités africaines
Cette exclusion intervient alors que les activités du groupe Bolloré en Afrique font depuis plusieurs années l’objet de controverses. Présent sur le continent depuis les années 1980, le groupe s’est progressivement implanté dans 46 pays, notamment dans les secteurs logistique et portuaire.
L’affaire la plus médiatisée concerne l’attribution des concessions portuaires de Lomé, au Togo, et de Conakry, en Guinée. Des magistrats français soupçonnent le groupe d’avoir utilisé les activités de conseil politique de sa filiale Havas pour faciliter l’obtention de ces contrats. En janvier 2026, la Cour de cassation a rejeté un pourvoi introduit par Vincent Bolloré, ouvrant la voie à un procès pour corruption active d’agent public étranger.
En mars 2025, le collectif Restitution Afrique (RAF) a également déposé plainte pour recel et blanchiment, réclamant la restitution d’une partie des bénéfices tirés de la vente de Bolloré Africa Logistics à l’armateur MSC en 2022 pour 5,7 milliards d’euros. Les plaignants s’appuient sur la notion juridique de « biens mal acquis inversés », estimant que les profits issus de pratiques corruptives devraient être restitués aux pays concernés.
Le groupe reste par ailleurs confronté à d’autres contentieux, notamment liés au crash ferroviaire de 2016 au Cameroun impliquant Camrail, ou encore à des accusations de déforestation et d’accaparement de terres au Cambodge.
Canal+ et MultiChoice confrontés à des difficultés
Parallèlement à ces controverses, la stratégie médiatique du groupe rencontre des obstacles. Canal+, séparé de Vivendi fin 2024 et désormais coté à la Bourse de Londres, a finalisé en 2025 l’acquisition du groupe sud-africain MultiChoice, leader de la télévision payante en Afrique.
Cependant, les résultats publiés le 11 mars 2026 révèlent une perte de 500 000 abonnés en un an pour MultiChoice. Le chiffre d’affaires de la filiale sud-africaine a reculé de 6 %, affecté notamment par la dévaluation du naira nigérian et les coupures d’électricité fréquentes dans certains pays.
Les marchés financiers ont immédiatement réagi : l’action Canal+ a chuté de 21 % à la Bourse de Londres, les investisseurs s’inquiétant des perspectives pour 2026.
Autre revers majeur, la fermeture annoncée le 5 mars 2026 de la plateforme de streaming Showmax. Lancée avec l’ambition de devenir un « Netflix africain », elle aurait accumulé près de 370 millions d’euros de pertes. Canal+ a décidé d’y mettre fin et de recentrer sa stratégie sur la télévision par satellite.
L’éthique, nouveau critère des investisseurs
Au-delà du cas Bolloré, la décision du fonds souverain norvégien envoie un signal fort dans le monde de la finance. Le GPFG, qui détient des participations dans près de 9 000 entreprises à travers le monde, est considéré comme un acteur majeur de la finance responsable.
Ses décisions d’exclusion influencent souvent d’autres investisseurs institutionnels. Certains fonds, comme le Fonds de compensation luxembourgeois, ont déjà adopté des positions similaires.
Cette évolution s’inscrit dans la montée en puissance des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les stratégies d’investissement. Pour de nombreux observateurs, ces normes s’imposent désormais comme un facteur déterminant, y compris pour les investissements en Afrique.
Dans ce contexte, la combinaison des pressions judiciaires, des controverses sur les droits humains et des difficultés économiques pourrait marquer un tournant pour le groupe Bolloré. Pour les multinationales opérant sur le continent, le message est clair : le respect des normes éthiques et sociales devient désormais un enjeu central de leur
crédibilité et de leur viabilité économique à long terme.
Haoua SANGARÉ
LETJIKAN




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